avril 18

Cohérence Cardiaque, Le guide du Stress au combat

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Cohérence Cardiaque, Le guide du Stress au combat

La cohérence cardiaque opérationnelle (CCO) ou comment gérer au mieux les effets du stress en situation de combat

Le corps humain lorsqu’il est confronté à une situation de stress intense active une série de mécanismes de défense et mobilise toutes les ressources qu’il a à sa disposition pour en optimiser les performances. (Voir article Le stress au combat)

Ces réponses biologiques et psychophysiologiques sont programmées de manière immuable depuis la nuit des temps dans le cerveau « primitif » (reptilien) de l’être humain pour assurer la survie de l’individu en particulier et de l’espèce en général.

Mais il y a également un revers à cette médaille : certaines réactions qui sont associées au stress intense ont malheureusement un impact beaucoup moins bénéfique d’un point de vue opérationnel.

En effet, les réactions humaines déclenchées par le stress n’ont absolument pas évolué depuis l’aube de l’humanité.

On notera par exemple :

- Le tremblement (loin d’être adapté à la précision d’un tir)

- La perte de vision à courte distance (difficile à concilier avec l’emploi d’appareils de visée mécaniques)

- L’altération de la motricité fine (rendant sensiblement plus complexes les manipulations d’armes telles que le rechargement, ou même l’action du doigt sur la détente).

Etc.

En revanche, le spectre des menaces s’est considérablement élargi et les moyens techniques pour y faire face se sont perfectionnés depuis l’utilisation du gourdin ou l’invention du silex taillé.

En résumé l’être humain est intrinsèquement assez peu adapté aux conditions  «modernes » du combat.

Le stress : Dr Jekyll et Mr Hyde

Lorsque le stress nous submerge il peut prendre différentes formes, passer par différentes phases en fonction de la soudaineté, de la durée ou de l’intensité du contact avec les stimuli déclencheurs (tout ce qui représente une menace).

Si à certains stades le stress est globalement bénéfique et accroît l’ensemble de nos capacités pour nous aider à faire face à la situation (on parle alors de « stress adapté »), dans d’autres cas les comportements qu’il déclenchera pourront a contrario être extrêmement handicapants. On parlera alors de « stress dépassé » et les réactions « inadaptées » alors engendrées pourront revêtir différentes formes plus ou moins pénalisantes.

On distinguera notamment :

L’état de sidération (paralysie, dissociation qui inhibe toute action)

L’agitation (mouvements désordonnés et inadaptés à la situation)

La fuite panique (réaction irrationnelle ne tenant pas compte de l’environnement et de ses dangers)

L’action automatique (le sujet en état de choc agit sans avoir conscience de ses propres actes).

Le stress peut donc avoir de très graves conséquences. Il semble alors essentiel pour un professionnel d’être en mesure de déployer certaines stratégies lui permettant de conserver un niveau de contrôle émotionnel aussi élevé que possible. Et ceci aussi longtemps que nécessaire : en d’autres termes apprendre à conserver ce que l’on peut qualifier familièrement de « sang froid ».

Le système nerveux : Y-a-t il un pilote dans l’avion ?

stress intense

Avant d’étudier les options qui s’offrent à nous pour y parvenir, il est important d’explorer certains mécanismes entrant en jeu de ce processus complexe.

Notre système nerveux dit “périphérique” se compose :

D’une part d’un système nerveux dit « somatique » qui gère tout ce qui est sensitif (transmission au cerveau de toutes les informations provenant de notre système sensoriel). Ce système gère surtout les informations transmises par le cerveau de façon consciente au système locomoteur.

Et d’autre part, ce qu’on appelle le système « neurovégétatif» (ou autonome) qui gère entre autres toutes nos fonctions vitales et tout ce qui ne fait pas appel à un processus conscient  (ce qu’on pourrait qualifier de « pilote automatique » de l’organisme) : battements de cœur, tremblements, sécrétion hormonales, etc.

Ce système nerveux « autonome » se compose de deux sous- systèmes aux fonctions antagonistes :

le système nerveux sympathique (SNS) chargé de gérer « l’action » par la mise en alerte de l’organisme pour le préparer à des activités physiques et/ou intellectuelles.

le système nerveux parasympathique (SNPS) chargé quant à lui du « repos ». Il est notamment responsable du ralentissement de la fréquence cardiaque.

Le docteur David Servan-Schreiber (auteur du livre « Guérir ») compare le SNS et le SNPS respectivement à un « accélérateur » et à un « frein ».

La respiration et le stress :

respiration stress

Autre élément dont il est important de comprendre les implications : la respiration.

La respiration a pour fonction d’apporter à l’organisme l’oxygène dont il a besoin pour produire de l’énergie (en entrant dans le processus de dégradation du glucose) et d’éliminer le dioxyde de carbone qui n’est autre que le « déchet gazeux » rejeté par les organes une fois l’oxygène consommé. Cela dit, une certaine quantité de Co2 doit malgré tout être présente dans le sang car, comme l’oxygène, ce gaz joue un rôle important dans le fonctionnement métabolique.

Mais la respiration est également impactée par le stress lorsque ce dernier ne remplit plus son rôle initial et devient contreproductif. A ce stade, l’augmentation du rythme et de l’amplitude des cycles respiratoires entraine un phénomène d’hyperventilation.

L’apport en oxygène et le rejet du dioxyde de carbone deviennent alors excessifs. Lorsque l’organisme manque de CO2, cette hypocapnie entraine un phénomène de vasoconstriction (réduction du diamètre des vaisseaux sanguins) ne permettant plus une alimentation en oxygène suffisante de certains organes et notamment du cerveau. Cette carence entraîne alors l’activation de phénomènes de compensation, notamment par l’augmentation du rythme cardiaque.

Les travaux du lieutenant-colonel Dave Grossman et de M. Bruce K. Siddle mettent en lumière le fait que plus le rythme cardiaque est élevé, plus le sujet perd le contrôle.

rythme cardiaque

Rapport entre respiration et système nerveux :

Mais tout espoir n’est pas perdu. La respiration est une des rares fonctions biologiques pouvant être gérée à la fois par :

Le système nerveux autonome (je respire sans y penser, même pendant mon sommeil)

Le système nerveux somatique (je peux consciemment influer sur mon rythme respiratoire, voire même bloquer ma respiration si je le souhaite).

Et c’est par ce biais que l’opérateur va pouvoir agir sur son niveau de stress.

respiration et stress

En effet, lorsqu’un opérateur prend le contrôle de sa respiration, cette action consciente a également un impact indirect sur l’ensemble des autres mécanismes que gère son système neurovégétatif.

En d’autres termes il peut dans une certaine mesure agir à sa guise par des voies détournées sur « l’accélérateur » ou sur le « frein » de son organisme.

Cela dit, s’il est relativement aisé de se mettre en phase d’alerte, agir consciemment sur notre système nerveux parasympathique pour déclencher à volonté un retour au calme, ou tout du moins maintenir un certain équilibre émotionnel (entre SNS et SNPS), relève d’un tout autre niveau de compétence et nécessite un entraînement dans la durée.

Pour reprendre l’analogie de « l’accélérateur » et du « frein », sans préparation ni entraînement particulier, nous fonctionnons généralement à la manière d’un train qui n’aurait que deux options, accélérer ou décélérer progressivement en coupant la propulsion, mais sans jamais réellement utiliser un frein qui permettrait de générer une décélération rapide. Et pourtant dans une confrontation armée, c’est précisément de cette capacité dont nous aurions le plus besoin. Fort heureusement, apprendre à respirer avec plus d’efficacité peut nous y aider.

Respirer ou comment conserver un certain niveau de contrôle :

De façon très schématique, le fait de réguler et d’optimiser la manière dont nous respirons au cours d’un incident critique favorise l'apport en oxygène (et en glucose) aux organes cibles pour en accroître les performances.

  Une respiration plus efficiente offre en effet une meilleure saturation en oxygène des globules rouges et une quantité juste suffisante de gaz carbonique dans l’organisme pour ne pas subir les effets néfastes de l’hypocapnie.  


Le cœur n’a alors plus besoin de « compenser » pour répondre au besoin en oxygène des différents organes. Il peut diminuer la fréquence de ses battements, ce qui a pour conséquence d’envoyer au cerveau un ensemble de signaux que ce dernier interprète comme une demande de retour au calme. Il déclenche alors tout le processus qui y est associé ce qui permet au sujet de rester autant que possible à un niveau de stress adapté.


Qu’est-ce que la cohérence cardiaque ? 

Tout le processus décrit dans le paragraphe précédent constitue l’essence même de ce qu’on appelle la cohérence cardiaque.

Sans même parler de contexte opérationnel, ces phénomènes physiologiques sont connus et étudiés depuis très longtemps dans des disciplines telles que le yoga, la méditation ou encore la sophrologie.

L’ensemble des méthodes de gestion du stress ainsi proposées s’appuie donc toujours sur ces mêmes mécanismes : effectuer une série de cycles respiratoires (variables d’une école à l’autre : voir illustration) de manière contrôlée, sur une période donnée.

cohérence cardiaque

La cohérence cardiaque dans un contexte opérationnel : la CCO

Tout ceci est bien beau dans une salle de yoga, allongé sur un tapis en mousse avec de la musique new age bref, dans un environnement propice à la relaxation, mais quid des situations d’urgence absolue qui nous concernent ? Il ne s’agit pas simplement de lutter contre un stress lié aux soucis du quotidien ou de faire face aux difficultés émotionnelles d’une vie moderne. Il s’agit cette fois de gérer au mieux et en temps réel l’impact d’un stress extrême généré par une situation où la mort n’est pas une vague idée abstraite mais une éventualité imminente, une réalité soudainement très concrète.

Et pourtant, pour parvenir à gérer au mieux un tel niveau de stress, l’opérateur doit s’appuyer rigoureusement sur les mêmes mécanismes. Cela dit, compte tenu du contexte, certaines adaptations dans la manière de procéder sont indéniablement nécessaires.

Mise en application selon les phases du combat :

« Le combat n’est jamais une situation figée mais un flux, dynamique qui évolue dans le temps, dans l’espace, dans le rythme, et l’intensité ! »

Julien Luquet

 Notre gestion du stress ou plutôt la mise en application de la CCO doit s’adapter au mieux à chacune des phases du combat. Il s’agit alors d’en connaître les mécanismes et de savoir comment les mettre à profit de manière optimum, en fonction de la situation, de l’environnement et de nos capacités intrinsèques.


Juste avant l’action :

La gestion du stress peut, dans de nombreux cas, démarrer de façon proactive, par anticipation de la situation de combat.

Par exemple, lors de la mise en place, dans le vecteur qui nous amène sur la zone d’opération, dans la colonne d’assaut juste avant le top action, avant de procéder à une interpellation ou lorsque l’on vient de détecter une menace potentielle et que l’on s’apprête à agir si nécessaire.

Dans ces différents cas, l’opérateur n’est pas surpris, il conserve dans une large mesure l’initiative. Il peut donc anticiper et pratiquer la cohérence cardiaque en se concentrant sur sa respiration pour maintenir son niveau de stress aussi bas que possible et aussi longtemps que la situation le permettra.

Pendant l’action :

Il sera beaucoup plus délicat d’avoir une maîtrise consciente de sa respiration pendant le combat, notre processus cognitif étant accaparé par bien d’autres paramètres à gérer. (D’autant plus si la situation n’a pas été anticipée et que l’opérateur est surpris et doit réagir à l’agression).

On partira alors du principe qu’au cours de cette phase critique, une mise en application minimaliste, « en mode dégradé » de la cohérence cardiaque (c'est-à-dire le simple fait de respirer profondément à un rythme régulier) pourra déjà avoir un impact bénéfique sur notre niveau de stress.

cohérence cardiaque minimaliste

Rien de plus facile à dire, rien de plus dur à faire !

Pris dans l’action, un opérateur s’oublie. Il ne se focalise plus que sur la tâche à accomplir. C’est humain, mais peut être dangereusement contre-productif. Et c’est précisément dans ces conditions extrêmes que le niveau de préparation prend toute sa dimension. Au même titre qu’un opérateur entraîné est en mesure de gérer un incident de tir, dans la dynamique de l’action, par réflexe, sans même en avoir conscience, un professionnel à qui l’on a martelé «RESPIRE» au cours de chaque entraînement tout au long de sa carrière et qui l’aura mis en application de façon systématique aura de fortes chances que cette pratique soit également devenue un réflexe conditionné.

Il faut en effet avoir conscience que lors d’un évènement soudain, inattendu ou particulièrement anxiogène, une réaction naturelle est de « retenir son souffle », ce qui permet de focaliser toute notre attention sur l’évènement, mais qui est aux antipodes de ce dont nous avons besoin dans une confrontation armée.

Avant même la prise en compte du facteur stress, il faut en effet avoir à l’esprit le fait que le combat est avant tout une situation dynamique très exigeante au niveau physique. A la différence du stand de tir aux conditions aseptisées, l’opérateur est lui-même une cible, tout autant que son adversaire. Par conséquent, il doit être le moins statique possible pour ne pas être touché s’il n’est pas protégé derrière un couvert. Qui plus est, le combat peut avoir débuté à très courte distance, au corps à corps, en incluant des frappes et des saisies. Or, qui dit mouvement dit besoin en oxygène. Et qui dit essoufflement dit également augmentation du niveau de stress. Tout est intimement lié.

Se conditionner à RESPIRER de façon consciente à chaque exercice dynamique (tir en mouvement, exercices en déplacement, techniques corps à corps avec arme, etc.) nous prépare autant à lutter contre le déficit en oxygène produit par de brutales sollicitations musculaires qu’à diminuer notre niveau de stress.

A chaque pause de combat :

Si par chance l’action se trouve entrecoupée d’accalmies, aussi brèves soient elles, ces «pauses de combat » doivent être perçues comme autant d’opportunités pour récupérer un peu de potentiel physique mais également psychique. Par exemple, si je ne suis plus sous le feu direct de l’adversaire (ex : à couvert, sous la protection d’un équipier) et que ma perception de la situation me permet éventuellement d’envisager certaines manipulations proactives (changement de chargeur « tactique », contrôle de l’état de ma capacité de feu…). Je dois systématiquement associer ces moments « d’attente » à une démarche active de récupération, c’est à dire une mise en œuvre méthodique d’un processus de CCO .

« J’ai le temps, je me détends ».

Juste après l’action :

Pour finir le cycle du combat, lors de la phase post engagement, au cours du « scanning » et de toutes les procédures qui y sont associées, la mise en application de la CCO doit permettre de réduire certains effets néfastes liés au stress tels que :

L’effet  tunnel

L’hyper focalisation

L’exclusion auditive

La tachypsychie

L’altération du processus cognitif

Etc.

L’opérateur doit ainsi chercher à reprendre le contrôle de ses propres émotions le plus rapidement possible. S’il doit analyser la situation, reprendre le combat, porter secours à un équipier blessé ou appeler des renforts, il aura besoin d’être le plus lucide possible. La CCO doit ainsi être systématisée et faire partie intégrante de toute la séquence :

« J’ai traité l’adversaire, il est tombé au sol, je le suis du regard pour m’assurer qu’il ne présente plus de menace, je régule ma respiration, j’ouvre mon champ de vision, alors que j’effectue une recherche active d’informations dans mon environnement à la recherche d’autres menaces, de mes équipiers, des couverts, je respire profondément, etc.»

Conclusion :

Qu’on le veuille ou non, le stress fait partie intégrante du combat. Comme on ne peut totalement s’affranchir de ses effets, il est tout de même possible d’en limiter l’impact dans une certaine mesure par la compréhension de ses mécanismes, par la mise en application de certaines techniques respiratoires (regroupées sous l’acronyme CCO) et par un entraînement adapté.

Même si la respiration est depuis toujours un thème abordé dans la plupart des formations au tir de combat, (il fait notamment partie des « 5 fondamentaux » du tir que nous voyons dans notre formation "Les Essentiels"), force est de constater que l’approche « classique » se limite souvent à contrôler sa respiration dans une recherche de « stabilité ». C'est-à-dire réduire autant que possible les mouvements parasites que le cycle respiratoire pourrait occasionner au cours d’une phase de tir. A la lumière de tout ce que nous venons d’aborder, pensez-vous que cette approche (héritée du tir sportif) corresponde vraiment à l’ensemble du spectre de ce dont un opérateur peut avoir besoin au cours d’un engagement armé ? Effort violent et explosif à certaines phases, stabilité et précision à d’autres et surtout stress intense pendant tout le continuum du combat, autant de paramètres qu’il est à nos yeux important de prendre en compte dans l’équation de l’instruction.

A méditer.

Nous tenons à remercier :

Mme Laure Morel, sophrologue, Celia Caumont, coach sportif, pour leurs éclairages dans leurs domaines d’expertise.

Le lieutenant-colonel Dave Grossman (U.S Army) pour son aide précieuse dans nos recherches et pour son soutien lors de la rédaction de cet article.

Johan Lara, Jean Vermeersch, Julien Le Roux

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Bibliographie :

On Killing: The Psychological Cost of Learning to Kill in War and Society (Dave Grossman)

On Combat: The Psychology and Physiology of Deadly Conflict in War and in Peace (Dave Grossman & Loren Christensen)

Sharpening the Warriors Edge: The Psychology & Science of Training (Bruce K Siddle)

Warrior Mindset: Mental Toughness Skills for a Nation’s Peacekeepers (Michael J Asken & Dave Grossman)

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  • Encore un article riche et passionnant. Merci de combler ce vide sidéral que les administrations n’abordent que très peu laissant les agents assez démunis sur le terrain .

  • Excellent synthèse : que du bon..
    Dans le même ordre d’esprit et pour le combat de rue lire le tome 2 de NEUROCOMBAT de Christophe Jacquemart

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